Ni d’yeux, ni maîtres

Le taux d’abstention au 1er tour des élections régionales s’élève à 50,09 %. Quelles sont les motivations des abstentionnistes ? « Bob » s’explique.

« Bob », mardi 8 décembre, à Paris : « L’abstention est une grève des électeurs. »

Il est non violent et pacifiste. Un parmi 22 millions de non-votants. Bob*, 28 ans, est anarchiste, engagé et abstentionniste. Sous une casquette noire, un jeune homme posé, cultivé et sensible, conscient des contradictions qu’il porte et avide de les expliquer. « L’abstention est une grève des électeurs », avance-t-il. « Un acte aussi important ou aussi citoyen que de voter. Les électeurs ont le choix de ne pas voter. »

Pour autant, Bob n’est pas dogmatique, il pourrait voter, précise-t-il. « Mais en regardant les candidats, je ne trouve aucun vote éthique. Je suis contre la guerre, la vente et la fabrication d’armes, contre l’exploitation salariale. » Quelques revendications qu’il retrouverait dans le programme du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot. Pourtant, « je ne leur fais pas confiance, l’histoire est pleine de trahisons de partis politiques ». Bob se revendique aussi décroissant.

Changer le système de l’intérieur

Nantais d’origine, petit-fils de paysans, Bob a choisi un BTS Communication des entreprises après le Bac. « J’avais l’illusion de pouvoir changer le système de l’intérieur. » Finalement, il est devenu assistant social dans une association d’aide aux sans-abris. L’engagement au quotidien de Bob, c’est l’antifascisme radical (mais non violent) et la dénonciation des violences policières, mais aussi l’organisation de concerts punks et hardcore (la « version américaine » du punk). Ses lectures : « Jacques Ellul [sociologue, théologien protestant et libertaire, NDLR], car je suis catholique. Je sais, c’est paradoxal. » Bob sourit, il nous avait prévenus, il connaît ses contradictions.

*Bob est un pseudonyme.

Rédacteurs : Mathieu Quintard avec Vincent Rispe – Photographe : Vincent Rispe

source : https://blogs.emi-cfd.coop/etatsdurgence/2015/12/09/ni-dyeux-ni-maitres/

L’Ère nouvelle, journal christiano-libertaire, (1901-1911) par E.Armand

erenouvelle

Le site Archivesautonomies.org propose la quasi intégralité du journal l’Ère nouvelle. Ce périodique qui parut entre 1901 et 1911 fut le journal christiano-libertaire le plus conséquent et durable en France. C’est l’écrivain et militant E. Armand qui en est à l’origine, avant de se déployer dans d’autres journaux comme l’En dehors et l’Unique pour ne citer que les plus connus.

L’Ère nouvelle et Armand ont fait l’objet d’un mémoire universitaire de Master 2 en théologie catholique à Strasbourg. Le mémoire est actuellement en travail de réécriture avant publication.

Henry Tricot, pasteur anarchiste

Henri Tricot, dit Henry Jean-Baptiste.

Né à Condes (Haute-Marne) le 2 mai 1852 – mort à Paris le 16 juillet 1938 – Mécanicien ; colporteur ; pasteur – Dijon (Côte d’Or) – Lyon (Rhône) – Sète (Hérault) – Paris – Carmaux (Tarn)
Les parents d’Henri Tricot étaient catholiques bien que d’origine protestante. L’enfant, orphelin de bonne heure, fut élevé par les Frères qui lui donnèrent la profession de mécanicien. Novice à Cîteaux, il s’évada pour rejoindre l’armée Bourbaki en 1871, revint à Cîteaux, puis à la Trappe d’Aiguebelle et perdit la foi. Il se maria, devint socialiste, puis anarchiste et milita à Gray, Dijon, Paris (XVIIIe), Lyon, tout en exerçant bien des métiers.

A Lyon il fut le trésorier du groupe L’Etendard révolutionnaire où il fut remplacé début 1883 par Gaillard. Après le procès de Lyon dit « Procès des 66 » (voir Bordat) où il ne fut pas impliqué, il reçut mille francs d’un paysan et fonda l’ hebdomadaire, La Lutte (Lyon, 19 numéros et un supplément, du 1er avril au 5 août 1883) dont tous les gérants – Lemoine, Morel, Chautant – seront l’objet de poursuites et qui poursuivra sa publication sous des titres succesifs (Le Drapeau noir, L’Emeute, Le Défi…etc) .

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Conférence de Tricot à Roanne (juin 1883)

Après une conférence à Roanne, il comparut, le 23 juin, devant la cour d’assises de la Loire qui le condamna pour « provocation au meurtre et à l’incendie » à deux ans et quatre mois de prison qu’il purgea à Clairvaux. Il avait également été accusé d’être l’auteur de l’affiche rouge « Aux travailleurs de la Loire » appelant à une réunion le 17 juin à La Ricamarie pour commémorer le massacre de 14 personnes qui y avait été commis le 14 juin 1869 par « les soudards de l’Empire » lors d’une grève de mineurs. Une centaine d’anarchistes – dont Thevenon, Ferdinand, Denhomme, Rullière, Metail – , portant des couronnes de fleurs avec les inscriptions Les anarchistes stéphanois et La Lutte et les révolutionnaires de Lyon à leurs frères morts en 1869, se rassemblèrent devant le cimetière qui avait été fermé par les autorités.

Pendant son incarcération sa petite fille avait été recueillie par le compagnon Placide de La Ricamarie.

Pendant cette période, Tricot avait subi l’influence de Blanqui, Chabert, Prudent Dervillers, Guesde, puis Élisée Reclus, Kropotkine et E. Gautier. Mais c’est surtout Louise Michel qu’il a toujours le plus admirée, dont il fut le disciple et sur qui il a écrit un vibrant témoignage.

Sorti de prison fin 1885, il devint colporteur anarchiste. À ce moment sa femme et lui firent la rencontre dans le Gard d’une socialiste chrétienne qui les persuada que Dieu est l’ennemi de l’injustice sociale. Il découvrit alors dans l’Épître de Paul aux Romains, XII, le communisme-anarchiste chrétien.

Mécanicien et journaliste au service de la municipalité socialiste de Cette, il rédigea L’Avenir social, puis rompit avec ses employeurs, tandis que le pasteur Benoît achevait sa conversion. Il devint alors colporteur biblique, puis évangéliste et collabora à L’Avant-Garde, organe des chrétiens sociaux. Il exerça son ministère à Carmaux (Tarn) en même temps que son métier de mécanicien, et il convertit les militants anarchistes Pacifique Grandjean (ouvrier horloger suisse) et Pierre Richard. Tricot avait adopté une théologie libérale antitrinitaire sans renoncer à l’anarchisme. Il écrivait en 1910 : « … jamais je ne serais devenu le disciple de Jésus-Christ, si je n’avais pas trouvé dans l’Évangile, unie aux paroles de la vie éternelle, la promesse d’une nouvelle terre, où l’élévation, la richesse et la joie des uns ne seront pas faites de l’abaissement, des privations et des larmes des autres. »

Il vint ensuite à Paris (vers 1910 ?) et il eut la plus grande influence dans le groupe chrétien social du pasteur Élie Gounelle et dans l’Union des socialistes chrétiens fondée en 1908 par R. Biville et P. Passy. Il exerçait son ministère dans le XIVe arr. Vers 1910, un groupe anarchiste de Montmartre lui demanda une conférence sur ce sujet : « Un anarchiste peut-il devenir chrétien sans abandonner son idéal social ? » Il fut délégué en mai 1912 au congrès international des socialistes chrétiens à Jolimont (Belgique), et en mai 1913 à La Chaux-de-Fonds. Ses positions politiques entraînèrent la démission de nombreux pasteurs. Il avait formé un groupe socialiste chrétien à Carmaux, quelques mois avant la guerre de 1914 pendant laquelle il prit, dès 1916, une attitude hostile à l’union sacrée.

La lutte entre Paul Passy et Henri Tricot à l’intérieur du mouvement chrétien social, à la suite de la Révolution russe pour laquelle il prit parti, conduisit à une scission. Tricot dirigea alors un groupe appelé Union communiste spiritualiste, animé avec lui par Jolivet-Castelot et Revoyre, et, à partir de 1929, il disposa d’un journal Terre nouvelle  ; mais, toujours anarchiste, il s’éloigna de plus en plus des communistes, et le catholique communisant Maurice Laudrain s’empara de cette publication en mai 1934 en profitant d’une tentative de Tricot pour créer « un front uni des chrétiens révolutionnaires » à la suite du 6 février.

Jusqu’à sa mort à Paris le 16 juillet 1938, le pasteur Tricot a concilié anarchie et christianisme. Il écrivait encore en 1937 : « L’idéal anarchiste [est] assimilé, dans ma pensée chrétienne, à la vision terrestre du Royaume de Dieu annoncé par le Christ  » (cf. La Voix libertaire, 27 mars 1937).

Les obsèques de Tricot furent présidées par le pasteur anarchisant Coreman et le pasteur Bertrand qui prononcèrent des discours. Sa femme était morte le 13 avril précédent. Les dernières pensées de Tricot, lues à ses obsèques, sont une confession de foi protestante libérale : « Je reconnais le Christ, non comme étant Dieu lui-même incarné dans un corps, né de femme, mais comme l’homme qui m’apparaît élevé au-dessus de tous les autres par la beauté morale de sa vie et le sublime exemple de sa mort. »

OEUVRE : – Demain je serai des vôtres… dialogue entre trois socialistes, Cette, 1890. — Confession d’un anarchiste, Paris, 1898. — De l’Anarchie à l’Évangile, Lyon, 1910. — Articles dans La Lutte (Lyon), L’Avenir social (Cette), L’Ère nouvelle (1901), Le Christianisme social, Terre nouvelle, La Voix libertaire, L’Avant-Garde.

SOURCES : M. Massard, Histoire du Mouvement anarchiste à Lyon, 1880-1894, DES, Lyon, 1954. — E. Armand, article nécrologique dans L’En Dehors, septembre 1938. — La Voix libertaire, août 1938. — Pierre Poujol, Socialistes et Chrétien, t. II et t. III, Paris, s. d.= Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier…, op. cit.// R. Bianco « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit.// AD Loire 1M527//

Source de l’article : http://militants-anarchistes.info/spip.php?article8538

Rencontre avec un chrétien anarchiste

(Rencontre avec Bob, chrétien anarchiste de Paris. L’interview peut être longue mais nous n’avons pas souhaité retirer quoi que ce soit.)

Salut Bob,

Tu fais partie des personnes qui jugent que l’anarchisme et le christianisme ne sont pas inconciliables. Mais avant d’aller plus loin, peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ?

J’ai 28 ans, j’habite en banlieue parisienne et je travaille en tant qu’assistant social dans un accueil de jour pour sans-abris sur Paris. J’ai grandi dans une famille catholique mais je me suis vraiment approprié la foi chrétienne à l’âge de 17 ans. Ça fait à peu prêt depuis une dizaine d’années que je suis investi dans les scènes musicales qui gravitent autour du punk et du hardcore. J’ai joué un petit peu dans des groupes mais c’était plus anecdotique qu’autre chose.

Depuis 2007, je contribue à l’animation du webzine Eternel, avec lequel on diffuse en français l’actualité de la musique chrétienne dite « alternative » (en opposition à l’industrie de la musique chrétienne). Cet engagement m’a donné pas mal d’opportunités de voyager (Suisse, Allemagne, USA…) L’aspect politique étant inhérent à ces musiques, on peut dire dire que ça fait aussi une dizaine d’années passées à aiguiser ma conscience politique…

Au début des années 2000, j’ai observé avec beaucoup d’intérêt ce que le mouvement alter-mondialiste avait à dire. Vers la même époque je me retrouvais pas mal dans les critiques assez virulentes qui étaient faites à la publicité (qui a toujours été pour moi un des avatars de la société de consommation). Le courant de critique radicale des médias m’a aussi pas mal inspiré durant toutes mes années lycées (et continue de m’intéresser aujourd’hui d’ailleurs). Sans doute que ces choses ont constitué un genre de socle dans ma vie de militant et que ça a tracé une voix pour les différents engagements que j’ai pris par la suite. Sans doute aussi que mon rapport conflictuel et critique vis à vis des institutions remonte à loin car je me souviens très bien avoir eu des soucis avec les profs dans chaque classe, de la moyenne section à la terminale. On est subversif ou on ne l’est pas… Ce qui est sur c’est que j’ai approfondi ma compréhension du monde, mon engagements dans différentes luttes sociales, tout en découvrant le message et l’histoire de l’Église. Et pour moi l’un allait plutôt avec l’autre. Un peu comme la théorie et la pratique. Par ailleurs, je suis engagé depuis plus d’un an dans Coexister, le mouvement inter-religieux des jeunes.

Pour moi toutes ces choses forment un tout et se rejoignent, se complètent, sans s’opposer. L’art, la spiritualité et la politique sont trois choses très importantes pour moi donc il me paraît logique que mes activités se retrouvent au croisement de ces « disciplines ».

Ensuite, pourquoi anarchiste ? L’es-tu toi-même ? Te revendiques-tu anar ? Libertaire ? et pourquoi ? Comment as-tu rencontré cette pensée ?

Anarchiste, sans hésitation, même si je suis aussi ok avec le terme libertaire. J’ai entendu parler d’anarchisme en même temps que j’ai découvert la musique punk. Assez rapidement des potes m’ont conseillé de lire « Anarchie et Christianisme » de J. Ellul. J’avais 17 ou 18 ans. Ça m’a bien parlé à l’époque, même si j’avais pas tout compris sur le moment… J’avais besoin d’échanger sur le sujet avec d’autres chrétiens pour prolonger le questionnement soulevé dans ce livre. Et comme à l’époque j’avais un « père spirituel » (un prêtre quoi), je lui ai prêté le bouquin. Il m’a fait zéro retour dessus. D’ailleurs, après ça il n’a plus jamais répondu à mes appels ou messages ! En tout cas, le concept de nation étant quand même une belle saleté, il m’aura encore fallu quelques années supplémentaires avant de m’en affranchir totalement et de me revendiquer comme anar. Mais je n’ai jamais voté à une présidentielle par exemple, j’ai toujours pressenti qu’il y avait un piège la dedans…

Tu nous parles d’éducation catholique, de père spirituel. Te définis-tu comme catholique ? Pratiquant tout ça tout ça ?

Je suis catholique romain. Je prie et je vais à la messe. Ceci dit, j’imagine que je passe suffisamment de temps avec des protestants pour avoir gagné l’étiquette de chrétien « œcuménique ». Il y a pas mal de gens dans ma famille qui sont proche du milieu « charismatique » catholique mais moi c’est pas mon truc. Je n’aime pas trop les étiquettes et les scissions (particulièrement celle qui a donné la fraternité St. Pie X) mais si je devais rentrer dans une case ça serait celle de l’Église catholique romaine, point. Après tout ça ce sont des détails. Ce qui est important c’est que Dieu est la chose la plus importante dans ma vie, ce que je place en priorité au dessus du reste. Un seul Dieu et pas de maître.

Un seul Dieu et pas de maître, quel est ton positionnement face à la religion ?

Je suis assez à l’aise avec le concept de religion, même si je sais qu’il est très critiqué dans les milieux libertaires. Mais pour être plus précis, je parle, la plupart du temps, de ma Foi en Dieu, et non d’une religion.

Te reconnais-tu dans le terme « anarchisme chrétien » ? Et pourquoi ?

Je n’aime pas trop cette expression car elle peut laisser penser qu’il s’agit d’un courant propre, séparé de l’anarchisme, avec une spécificité incompatible avec les courants anar « classiques »… Personnellement, je suis un chrétien qui est par ailleurs engagé politiquement dans des courants inspirés par, et proches, de l’anarchisme. Je tiens à préciser que je suis solidaire de pas mal d’anar, selon les luttes dans lesquelles ils s’engagent, et de ce fait je n’ai pas du tout envie de me séparer de leurs mouvements… au contraire ! Les milieux libertaires sont déjà suffisamment gangrenés par l’esprit de division que je n’ai pas envie d’en rajouter une couche en me revendiquant d’un courant supplémentaire. Pour autant, je ne pense pas cacher ma Foi et encore moins la renier ! Il est clair qu’en tant qu’activiste, ma Foi chrétienne me donne une spécificité assez particulière. Pour autant, ce n’est pas une carte que j’agite sous le nez des anars en voulant leur dire à tout pris « regardez moi, je suis différent ! ».

Justement, quelle est ton expérience en tant que chrétien auprès des militants et groupes libertaires ? Et inversement, comment es-tu perçu dans le milieu chrétien ou religieux ?

Dans les milieux libertaires, j’ai parfois l’impression de me battre à leurs côtés, mais pour des raisons différentes ou une inspiration différente… Je pense qu’en tant que chrétien dans ce genre de courants, c’est toujours quelque chose à constamment interroger. J’essaye de prier pour demander à Dieu d’inspirer mes choix et mes engagements. C’est vrai qu’il y a certaines luttes ou je me dis que ce n’est pas ma place. Tout ce qui implique une vision de la société qui serait anti-cléricale, bien sur, mais parfois ce n’est pas si simple de déterminer les aspects des luttes qui représentent des occasions de pécher… Le rapport de certains militants à la violence, par exemple, me questionne et m’amène parfois à me dire « Hola, pas si vite… ». Même si je suis quelqu’un de radical, je pense être d’un tempérament prudent. A l’inverse, il y a certaines luttes (droit au logement, dénonciation de la violence policière, droit des migrants, anti-fascisme…) où je m’étonne de ne pas voir plus de chrétiens s’engager !

J’ai l’impression d’avoir plutôt des bons rapports avec les militants libertaires. Quand je parle de ma Foi à des militants je n’ai pas du tout l’impression d’être victime de discrimination. Surtout en cette époque ou la lutte contre l’islamophobie devient une priorité, je pense que tu va trouver pas mal de militants qui sont prêts à essayer de comprendre la Foi des autres avant de la condamner un peu vite… Même si ma Foi peut en étonner certains, il y en a pas mal qui semblent vouloir me dire « Ok, je te comprends » et me parlent de Tolstoï.

Dans les milieux chrétiens, je dirais que ça étonne aussi, mais d’une manière différente. Déjà pour ceux qui ne sont pas politisés (et il y en a beaucoup) le fait de l’être, ça peut surprendre. Ensuite, il y a toutes les personnes qui, au sein de l’Église, se font les représentants d’idéologies qui peuvent corrompre les structures de l’institution (notamment le néo-libéralisme). Pour ces personnes, je peux représenter un ennemi politique. Nos rapports restent tout de même courtois et jamais belliqueux (sauf avec les fascistes). Ceci dit, il m’est déjà arrivé de me sentir frustré car j’avais l’impression de ne pas arriver à faire entendre un propos différent de celui des fanatiques de la finance et l’argent… Je me souviens notamment de ce colloque organisé par l’association des Semaines sociales de France ou je bouillonnais alors que je devais écouter, sans broncher, de véritables évangélistes du marché prêcher sur les bienfaits du capitalisme tout en refaisant l’histoire et l’enseignement de l’Église. C’était horrible, j’avais envie de vomir en sortant…

Connais-tu d’autres personnes ou groupes anarchistes et chrétiens ?

Oui bien sûr il y a toi ! Après c’est vrai qu’on reste une minorité. En même temps, en France, il n’y a pas beaucoup d’anar, chrétiens ou pas ! Ensuite, je ne suis pas du genre sectaire au niveau de mes lectures ou fréquentations. Du coup je côtoie pas mal de chrétiens, en France où à l’étranger, qui ont des idées libertaires, notamment dans leur pacifisme, même si ils ne se revendiquent pas forcément tous comme anar affirmés. Il y a des groupes formés, qui se revendiquent clairement de l’anarchisme (comme les Jesus Radicals par exemple) ou bien qui sont sympathisants (comme le mouvement du Catholic Worker) mais ce n’est pas le plus important. Personnellement, je ne recherche pas à tout prix à rejoindre des structures… bien au contraire! Du coup, je m’intéresse plus à une pensée qu’à un mouvement. Même si c’est vrai qu’en s’organisant collectivement au sein d’un mouvement on peut plus facilement diffuser nos idées… Peut-importe, j’ai la Foi et je sais que Dieu guide mes pas. Ce qui m’intéresse dans l’anarchisme ce sont les idées fortes qui sont vecteur de changement pour rendre nos sociétés plus juste, pas le fait de rejoindre un club !

Tu nous parles de Jacques Ellul, t’a-t-il influencé ?

J’ai découvert Ellul par son livre sur l’anarchisme. Après, en voulant approfondir un peu plus la pensée de cet auteur j’ai lu plein d’autres de ces livres. Dans les plus notables, je dirais qu’il y a « La subversion du Christianisme », « Métamorphoses du bourgeois », « L’illusion politique » ou encore « L’idéologie marxiste chrétienne » (que j’ai cité dans lé mémoire que j’ai rédigé en formation d’assistant social). C’est clairement un de mes auteurs préférés. Je trouve sa pensée fascinante, très subversive et assez iconoclaste (autant sur le fond que la forme), si je puis dire.

Sa vie est également très inspirante ! Ce qu’il disait sur la Maréchal Pétain devant ses étudiants (avant de se faire mettre à pied) mais également les juifs qu’il a aidé, montre qu’il n’était pas juste un intellectuel mais aussi un activiste… et plutôt courageux ! Par la suite, l’expérience du club de prévention qu’il a aidé à monter parle beaucoup au travailleur social que je suis.

Sur un plan plus spirituel, le fait qu’il était en avance sur son temps et qu’il sentait les phénomènes arriver parfois un peu avant tout le monde (notamment en ce qui concerne sa vaste réflexion sur la technique)… pour moi, ce sont des bons exemples de paroles prophétiques. Sans doute que beaucoup de gens qui lisent Ellul ne le voient pas comme ça mais pour moi c’est clairement quelqu’un qui était inspiré par Dieu.

Que penses-tu du livre L’Anarchisme chrétien, (réédité sous le titre Anarchrists), de Jacques de Guillebon et Falk Van Gaver? Te reconnais-tu dans leurs écrits ?

Je trouve que ce livre a le mérite de faire une synthèse assez complète de différentes initiatives chrétienne au sein de la tendance anarchiste et personnages historiques s’étant rapproché d’une démarche où la Foi chrétienne et l’anarchisme se rencontrent. J’ai d’ailleurs été assez amusé de voir cité certains mouvements dans lesquels j’ai été impliqué personnellement (comme les Jesus Freaks allemands). Ce n’est pas un livre auquel je fais beaucoup référence mais il est assez complet, un peu comme une sorte de dictionnaire ou un guide sur le sujet. A ce titre la, je tire mon chapeau aux auteurs. Après, il est clair que chacun des auteurs anarchistes ou anarchisants abordés dedans mérite d’être étudié plus en profondeur, et en premier lieu Jacques Ellul.

En ce qui concerne les auteurs du livre, je qualifierais Jacques de Guillebon d’ambigu. Je pense que c’est quelqu’un d’intéressant et il semble être au clair avec son parcours, qu’il ne cache pas d’ailleurs. Le problème c’est qu’il donne l’impression de ne pas avoir parfaitement réussi à s’émanciper du milieu bourgeois d’où il est issu. Du coup, il se fait le porteur, à l’occasion, des idées les plus réactionnaires qui soient… Par ailleurs, il est proche de l’Action Française, qui est clairement un mouvement qui représente nos ennemis politiques. Que les choses soient claires, c’est une bonne chose d’être ouvert au dialogue, mais fricoter avec les fascistes c’est trahir la mémoire des chrétiens qui ont résisté face aux oppresseurs à travers l’histoire de l’Église.

Connais-tu d’autres auteurs anarchistes et chrétiens ?

Et bien justement, pour faire un genre de liste j’aurais tendance à me diriger vers ce livre qui est une sorte de dictionnaire de ce type d’auteurs. Ou alors à te demander des pistes vu que tu es un spécialiste du sujet !

(Rires) En quoi, pour toi et de fait, l’anarchisme est-il conciliable avec la foi chrétienne et inversement ?

Comme Ellul l’a bien montré, et contrairement à ce qu’on pourrait penser, non seulement Foi chrétienne et anarchisme ne sont pas incompatibles mais surtout c’est une équation cohérente… En revanche, je pourrais te parler pendant des heures de pourquoi Foi chrétienne et capitalisme sont incompatibles, des dangers du communisme, de la nocivité de l’esprit bourgeois et surtout du fait que le nazisme est la pire des idéologies que les hommes aient réussi à créer. Pour moi, l’anarchisme est une réponse à tout cela, une sorte de choix par défaut pour les chrétiens, une manière éthique de s’engager en politique afin d’être en accord avec ce que Dieu nous demande.

Utiliserais-tu la Bible pour justifier cela ?

Bien sûr ! Je ne suis pas théologien alors je vais pas te faire une liste des passages de la Bible qui donnerait des désirs de révolution au plus docile des enfants de chœur… mais il y aurait matière ! Pour moi ça me paraît être une évidence. Après je peux comprendre que tout le monde ne partage pas mon point de vue à l’heure actuelle. Dans les débats théologiques (qui ont notamment à voir avec l’interprétation des textes bibliques) et dans les débats qui traversent l’Église d’ailleurs, il y a des rapports de force. Il faut bien être conscient que le propos que j’ai essayé de développer dans cette interview est marginal et que beaucoup des personnes ont des intérêts à ce qu’il le reste. Je me souviens par exemple de ce fasciste qui essayait de m’expliquer que le nationalisme est la seule lecture politique de la Bible. Il justifiait, par ailleurs, le « meurtre chrétien », si c’était pour une bonne cause… en sachant qu’il était fan de Pétain je te laisse imaginer ce que c’est pour lui une bonne cause. Face à une telle corruption du cœur et de l’âme, il est important de ne pas se décourager et de garder les yeux fixés sur l’enseignement de l’Église, qui, si il est imparfait (on reste des humains!) est une boussole intéressante.

Merci à toi.

Anarchisme et religion, quelques notes…

Pour un grand nombre d’anarchistes, aucune transcendance ne peut s’imposer à l’individu s’il-elle veut rester libre. C’est donc l’athéisme, souvent militant, qui règne dans ce courant. Pourtant de nombreux anarchistes entretiennent avec le religieux une relation notable, mystique bien plus que dogmatique, le dogme étant une pierre d’achoppement… (Le christianisme fera l’objet d’un futur article.)

Le Judaïsme, notamment en France avec Bernard Lazare (1), juif anarchiste dont le sionisme a toujours été teinté de socialisme anarchiste et surtout dans le judaïsme d’Europe Centrale dans lequel nous retrouvons des « juifs religieux anarchisants » comme F. Rosenzweig (2), G. Scholem (3), L. Löwenthal (4), M. Buber (5) ou G. Landauer (6)(7). Ce mouvement libertaire juif né de la rencontre entre le messianisme juif traditionnel et le romantisme allemand. De cette union va se former un messianisme révolutionnaire sans messie, critique à l’égard de l’Etat et de la philosophie des Lumières.

Les anarchistes suivant la voie religieuse de l’Islam sont peu nombreux et se retrouvent d’avantage dans la mystique qu’est le soufisme. L’exemple le plus connu est celui de l’américain Peter Lamborn Wilson (8), auteur du célèbre TAZ (9), qui adopta le nom de Hakim Bey.

Le bouddhisme et le taoïsme se retrouvent aussi en la personne d’exploratrice Alexandra David-Néel (10). Le géographe et anarchiste Elisée Reclus était l’ami de son père, elle le côtoya donc durant toute son enfance et adolescence. C’est par lui qu’elle s’intéressa aux idées anarchistes de l’époque. Ainsi qu’en la personne de Victor Barrucand (11) journaliste et écrivain anarchiste, auteur d’une Brochure sur le bouddhisme en 1893 ou enfin Erik Sablé, auteur du livre La Sagesse libertaire Taoïste en 2008 qui y qualifie le taoïsme de sagesse libertaire.

Enfin, laissons une place aux agnostiques, à mi-chemin dans l’athéisme majoritaires des anarchistes et des croyants minoritaires. Bien qu’anticléricaux eux-mêmes, Proudhon puis Camillo Berneri (12) à sa suite, critiquèrent l’anticléricalisme dogmatique. Citons ce dernier : « Tous les raisonnements sur l’athéisme sont d’une présomption énorme et me semblent aussi absurdes que ceux du théisme »(13).

1. Bernard Lazare (1865-1903), journaliste politique et polémiste français, juif et anarchiste, il sera le premier des dreyfusards.
2. Franz Rozenweig (1886-1929) philosophe et théologien juif allemand
3. Gershom Scholem (1897-1982) historien et philosophe juif allemand
4. Leo Löwenthal (1900-1993) sociologue juif allemand
5. Martin Buber (1878-1965) philosophe, conteur et pédagogue, juif d’origine autrichienne
6. Gustav Landauer (1870-1919), anarchiste et révolutionnaire, juif et allemand. Il est le principal théoricien du socialisme libertaire en Allemagne. « Landauer est aussi connu pour être le premier traducteur en allemand moderne du mystique médiéval Maître Eckhart, ainsi que pour l’étude et la traduction d’œuvres de William Shakespeare. » (Sources : Wikipédia, consulté le 12/10/2014)
7. M. LÖWY, Le Judaïsme libertaire en Europe centrale, une étude d’affinité élective, PUF, Paris, 1988
8. Peter Lamborn Wilson, dit Hakim Bey, né en 1945 est un écrivain politique et poète américain, anarchiste et soufi. Il est connu pour ses théories au sujet des zones d’autonomie temporaires. (TAZ, Temporary Autonomous Zone)
9. Hakim BEY, TAZ, Zone Autonome Temporaire, Éditions de l’Éclat, Paris, 2007
10. Louise Eugénie Alexandrine Marie David, plus connue sous le nom d’Alexandra David-Néel (1868-1969) fut une orientaliste, tibétologue, chanteuse d’opéra, journaliste et écrivain, anarcho-féministe et bouddhiste.
11. Victor Barrucand (1864-1934), journaliste et écrivain français, anarchiste puis fédéraliste. Il collaborera au journal anarchiste l’En-dehors de Zo d’Axa ainsi qu’aux Temps Nouveaux de Jean Grave.
12. Camillo Berneri (1897-1937), philosophe, écrivain et militant du communisme libertaire italien
13. C. BERNERI, Guerre de classes en Espagne et textes libertaires, Spartacus, Paris, 1937